La Colline des Anges

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En France, la liberté d’expression n’est pas assez utilisée par ceux qui ont les moyens de s’en servir.
Charb

En 1972, en pleine guerre du Vietnam, Jean Claude Guillebaud couvre le conflit comme correspondant de guerre, alors que Raymond Depardon est sur place en tant de reporter photographe. 20 ans après, en 1992, il décide d’y retourner ensemble pour le compte du Nouvel Observateur. Leur voyage donnera lieu à l’écriture d’un ouvrage, La Colline des Anges. Certains chapitres firent l’objet d’une publication dans les colonnes de l’hebdomadaire et le livre fut publié en avril 1993.

Quatre ans après sa parution, le livre fut déclaré “meilleur livre sur le Vietnam de ces vingt dernières années” par l’association vietnamienne des professeurs de français en secondaire et à l’université.

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu un récit aussi prenant. La Collines des Anges est un hybride entre le récit de voyage, le carnet de route, le reportage, le retour sur un conflit. Il mêle à la fois souvenirs de guerre, récit historique et voyage à travers le Vietnam. On y ressent une expérience très personnelle, partagée par Raymond Depardon et Jean Claude Guillebaud, qui ne cachent pas leur émotion à poser le pied au Vietnam, vingt ans après.

L’aventure démarre dès la descente de l’avion, à l’aéroport de Tan Son Nhat à Hô Chi Minh Ville. Jean-Claude et Raymond retrouve une Saigon pas si différente, disent-ils, de celle qu’ils ont laissé vingt ans en arrière. Et pourtant. La ville s’ouvre lentement au capitalisme et la jeunesse découvre la culture occidentale, en selle sur leur Honda. Partout on échange de vielles cassettes enregistrées, les hits du moment aux Etats-Unis ou en France, et leurs reprises par des chanteurs Vietnamiens.

Avec Raymond, nous revenons sans cesse déambuler sur les trottoirs ou les quais de Saigon, bras ballants dans la foule, butant à chaque pas sur des surprises nouvelles. Cette superfluité nous embarrasse. Raymond murmure, comme il l’aurait fait il y a vingt ans : « Celui qui découvre l’Asie par le Vietnam s’expose à être déçu partout ailleurs. »

Le Vietnam est devenu le royaume de la débrouille, dans lequel tout le monde essaie de tirer son épingle du jeu. On recycle tout et on vend tout : vieux disques, souvenirs de la guerre, vieux numéros de Playboy, casquettes, vidéos pornos, vieux briquets Zippo. Mais il y a aussi tout ceux que le progrès laisse de côté, ceux qui n’ont pas le droit de toucher du doigt le miracle capitaliste. Comme ces hommes appartenant à l’ancienne armée du Sud-Vietnam qui chaque jour manifeste sur l’esplanade Công Viên Thông dans l’espoir d’un visa pour un nouveau départ.

Madame D. sera leur guide dans un voyage qui les emmènera de Saigon à la baie d’Halong. Elle est issue d’une famille du Nord qui a émigré au moment du grand exode de 1954. Elle s’avérera être un compagnon précieux, une femme très habile qui manœuvrera discrètement auprès des officiels ou des habitants pour emmener Raymond et Jean-Claude où ils le souhaitent. C’est un personnage à la fois attachant et irritant, une femme pleine de préjugés qui ne cache pas son aversion pour les gens du Nord.

A bord du train de la réunification, Raymond Depardon et Jean-Claude Guillebaud remonte lentement vers le Nord en exhumant les souvenirs de guerre mais surtout en posant un regard très juste sur ce « nouveau Vietnam », à la fois critique et inspiré par les rencontres et les régions traversées. Scènes de rues à Nha Trang, recueillement à Da Nang, champ de bataille de Khe Sanh, dragon chinois à Hue, autant de portraits diversifiés du Vietnam, déclinés en 29 tableaux. 29 petits chapitres qui rythment ce voyage.

A bord du train de la réunification cc Flickr Crédits : James Hendlon
A bord du train de la réunification cc Flickr Crédits : James Hendlon

Dans les gares, nous attendent des embuscades de petites vendeuses qui jaillissent de l’obscurité. Le remue-ménage s’empare alors du train tout entier. On vitupère, on tire des couffins et des balanciers dans les couloirs. On brandit sous notre nez des ananas coupés ou du chewing-gum.

Au-delà du voyage, La Colline des Anges nous en apprend beaucoup sur le métier de journaliste et de correspondant de guerre. Jean-Claude Guillebaud décrit également longuement le travail de son compagnon de voyage. La manière singulière qu’il a d’approcher les vietnamiens, le regard qu’il porte sur le pays, comment il réfléchi ses clichés.

Raymond ne mitraille personne. Il se pose, massif et lent, devant les Vietnamiens et braque sur eux sa « boîte » grand format qui ressemble à celle des photographes d’autrefois.

Le voyage se termine à la baie d’Halong par une rencontre marquante, celle de M. Huang B., « l’artilleur de la baie d’Halong ». L’ancien bô doï communiste, envoyé en Pologne en remerciement de ses faits d’armes. Il raconte son retour au pays puis sa désillusion, son départ du parti. Il se reconverti en photographe de plage, préférant redevenir un citoyen de base, comme il dit.

Ce retour au “dépays” (pour reprendre Chris Marker) débouche sur un livre sans illusion mais pas du tout sans espoir ; entre les lourds pavés d’une idéologie bougonne et déjà caduque, pointent les pousses de bambou d’abord brunes puis d’un vert tonique : la débrouille, la solidarité et l’arnaque, la hargne de vivre.

Nicolas Bouvier

La Colline des Anges, J.C Guillebaud, R. Depardon, aux Éditions Points, 9 euros, 288 pages


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