Une nuit dans le désert de Wahiba

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Dans les déserts de l’Arabie de sud, il n’y a pas de rythme des saisons, pas de montée de sève, il n’y a que des étendues désertiques où seuls les changements de température indiquent le passage des années. C’est une terre ingrate, desséchée, qui ignore la facilité. Pourtant des hommes y vivent depuis des temps immémoriaux…

Wilfred Thesiger

16 h 30, à la station Shell de Bidiya

Obaïd est arrivé après quelques minutes d’attente, accompagné de ses deux jeunes fils encore adolescents. Ils portent tout trois la dishdasha et le kefieh à la mode des tribus Wahiba. Je les suis jusqu’à un petit garage en bordure de route, où l’on doit faire baisser la pression de mes pneus pour pouvoir conduire sur la piste. La ville de Bidiya s’étend jusqu’aux portes du désert, qui semble avaler les dernières maisons blanches, construites le long de la piste. Obaïd a pris le volant et au bout de quelques minutes, il quitte la route pour grimper sur les premières dunes de sable. Nous avons vue sur tout le village. « Regarde les couleurs ! Le vert des palmeraies, le sable, c’est magnifique non ? » Lancé à pleine vitesse, j’ai l’impression que la voiture glisse sur de la neige, et lorsque l’on passe les bosses, cela me rappelle un peu la sensation que l’on éprouve dans une montagne russe, mais comme si elle tournait au ralenti. Nous pénétrons dans ce que l’on appelle la vallée de Wahiba, en fait d’immenses dunes à la couleur rouille qui s’éclaircissent en certains endroits, pour prendre des teintes dorées. Obaïd m’explique qu’il y a dans ce désert deux types de sable, dont l’un, plus fin et plus clair, se déplace sur les dunes au gré des vents, créant des teintes changeantes en fonction des moments de la journée.

dans la vallee de wahiba

« Méfie toi Paul, me disait Paloma, Obaïd est un vrai pilote ! », et il cherche visiblement à m’impressionner, gravissant de plus en plus vite les dunes. Parfois, le 4×4 se retrouve à la verticale et glisse lentement dans les cuvettes formées par le sable. Mais je suis étonnement confiant, moi qui d’ordinaire ne suis jamais trop à l’aise en voiture. Il me laisse un moment le volant pour que je m’essaye à la conduite sur sable. L’instant est assez grisant à mesure que je prends de la vitesse. Pour le moment le sol est plat, mais Obaid m’invite à quitter la piste pour m’aventurer dans les dunes. Nous empruntons une piste secondaire qui suit la colline en direction du 1000 nights camp. A priori je ne m’en sort pas trop mal. « Tu comprends vite ! » me dit-il, mais peut-être répète-t-il cela à tous les voyageurs.

voiture wahiba

Si jusqu’à maintenant, les traces de vie humaine étaient encore nombreuses de part et d’autres de la piste, elles disparaissent à mesure que l’on s’enfonce plus profondément dans le désert. Il n’y a de place ici que pour l’immensité et le sable, qui file à tout allure avec le vent, effaçant toute trace sur son passage. Wahiba, qui tient sont nom de la plus puissante tribu de bédouins qui vivait autrefois ici, m’ensorcelle déjà. Je n’ai d’yeux que pour ses gigantesques étendues désolées et inhospitalières, où ne vivent plus que quelques bédouins, et encore, pas toute l’année. On dit que l’on peut se perdre en une minute dans un désert parce-qu’il se meut et se transforme au gré des vents, mais en fait il n’en ait rien. Chaque bédouin possédait une connaissance parfaite de ce territoire vaste et monotone, et Obaid, comme quelque-uns des siens, serait capable, dit-il, de se repérer en quelques minutes au cœur de Wahiba, même si on l’y emmenait les yeux bandés. Une question d’habitude, me dira-t-il !

– Mais comment fais tu pour reconnaître cette dune, plutôt qu’une autre, et pour savoir qu’il faut passer à droite plutôt qu’à gauche ?

– Je suis né dans ce désert, je le parcoure depuis que je suis enfant, c’est comme mon jardin. C’est ma maison ici !

dunes desert wahiba

Nous arrivons à l’entrée d’un petit camp familial constitué d’une grande bâtisse accueillant un salon et quelques chambres, ainsi que des tentes traditionnelles disséminées ça et là. « Bienvenue chez moi, me dit Obaïd. Viens, entre ! Nous allons prendre le café ». Je profite de ce moment pour le questionner sur sa vie d’aujourd’hui.

« Beaucoup de choses ont changé, autrefois nous utilisions uniquement les chameaux pour voyager, ou bien pour aller chercher de l’eau. Maintenant, nous possédons quasiment tous des véhicules tout terrain. C’est plus facile ! Mais avant, on profitait beaucoup plus ! Parce-que quand tu voyages dans le désert avec des chameaux, tu voyages lentement, tu as le temps, tu vois tout ce qu’il se passe. Aujourd’hui, tu dois juste faire attention, vérifier que tu as bien assez d’essence, faire attention à ne pas abimer ta voiture. En fait tout est plus compliqué ! Quand on avait les chameaux, on était plus libre qu’aujourd’hui avec la voiture ».

La plupart des bédouins ont deux vies. Pendant l’été, ils vivent à la ville parce-que dans le désert il fait beaucoup trop chaud, et que les anciens villages ont disparu. Mais pendant l’hiver, la plupart retournent dans le désert et construisent des maisons bédouines pour y passer le week-end ou quelques jours. La plupart restent à proximité des villages pour avoir accès aux services, à l’hôpital ou à l’école pour les enfants.

Il m’explique aussi que de nombreuses familles bédouines travaillent pour les touristes : « Simplement parce que nous sommes éleveurs de chameaux, c’est notre spécialité. Nous élevons les bêtes et les entrainons pour qu’elles participent à des courses de chameaux, et ça, les touristes aiment bien. Sinon, certains proposent aussi des balades à dos de chameaux et du camping dans le désert ».

avec obaid

Avant de repartir, Obaïd a pris soins de me déguiser avec une dishdasha vert olive. Son fils passe un long moment a enroulé le keffieh autour de ma tête. Nous reprenons la route. Lorsque nous arrivons au 1000 nights camp, il fait déjà nuit noire. Mubarak, le type du ministère, y a réservé la plus belle chambre. Moi qui pensais passer la nuit dans une tente traditionnelle, je me retrouve dans la Sand Villa. Un chambre immense avec un salon omanais, au milieu duquel trône un canapé en angle, dans lequel j’aurais pu accueillir une bonne vingtaine de convives pour boire le café. Mais ce soir il n’y a que moi, dans cette chambre bien trop vaste pour une seule personne.

Le lendemain matin, nous nous sommes rendus chez Salma, la belle-soeur d’Obaïd, qui s’occupe d’une petite maison bédouine dans la vallée, un lieu aujourd’hui surtout destiné au tourisme et aux fêtes. C’est une petite habitation typique construite en palme. On pénètre d’abord dans une cour centrale qui donne accès, de chaque côté, à deux salons décorés comme les anciennes maisons des nomades du déserts. De grands tapis persans recouvrent le sol et de nombreux coussins sont disposés tout autour de la pièce. Originellement, les femmes s’installaient dans la salon de droite, les hommes dans l’autre. Aujourd’hui les choses semblent différentes, de ce que me raconte Obaïd. La mixité existe chez les bédouins, dans une certaine mesure, Salma sera la seule femme avec qui je pourrais discuter un moment pendant mon voyage. Elle porte le masque noir traditionnel, qui lui recouvre presque entièrement le visage. Une pièce de tissu de forme triangulaire remonte depuis le nez jusqu’au sommet de sa tête, donnant au masque une allure assez inquiétante. « Toutes les femmes bédouines le portent à partir du moment où elles se marient, ou bien alors dès l’âge de dix huit ans, si elles n’ont pas trouvé d’époux », me confie Obaïd. Nous buvons le café et mangeons encore quelques dates, comme le veut la tradition d’hospitalité arabe. Après quoi, Salma me montre plusieurs objets d’artisanat qu’elle vend aux voyageurs, porte-clefs, bracelets, étoffes et keffiehs. Elle saisit un pot à khol et feint de se farder le contour des yeux. « Pour ta femme ! » me dit-elle.

salma bedouine wahiba

tournage wahiba

Nous sommes arrivés presque au même moment qu’une équipe de journalistes d’Euronews qui réalisent un sujet sur le désert de Wahiba. Leur guide, un homme de Mascate m’interpelle : « Tu es l’amis de Paloma, non ?  Tu lui passera le bonjour ! » Les nouvelles circulent décidément à toute vitesse dans ce pays. Nous restons un moment planqués dans le salon à observer le tournage, toutes les séquences sont mises en scène, certains dialogues comme les déplacements des « personnages ». Qui aurait cru que j’assisterai à mon premier tournage en direct en plein désert d’Oman !

Obaïd insiste encore pour que je fasse un petit tour en dromadaire avant de reprendre la route pour Bidiya. Les animaux sont impressionnants et blatèrent sans arrêt, jusqu’à ce que je sois perché sur l’un d’eux. Il faut tenir solidement les rênes pendant que l’animal se lève. Il déploie en premier les pattes arrières en vous secouant dangereusement vers l’avant, puis d’un seul coup il se relève. Lorsqu’il se met à marcher, on ressent comme une impression de flottement, il est difficile de trouver son équilibre dans le ballottement des pas de l’animal, qui bascule de droite à gauche d’une manière irrégulière. Je profite des derniers instants dans le désert de Wahiba, le regard fixé sur la cimes des hautes dunes qui ceinturent la vallée de Bidiya. Trop court, c’est ce que je me dis à cet instant, une nuit qui me paraît déjà comme un mirage filant à toute vitesse. Je me revois le matin même, vers cinq heures, posté en haut des dunes, à attendre le lever du jour. Dans la nuit tout est gris, on entend juste le cri de quelques oiseaux qui viennent s’abreuver dans les oasis artificielles que constituent les camps nomades. Je suis des traces de pas dans le sable, qui mènent au sommet des dunes, dévoilant un paysage infini sculpté par les vents. A la lumière du soleil levant, les dunes se colorent en jaune puis en orangé. Je suis assis vers l’est, seul, et j’attends patiemment. En moins d’une demi-heure, le soleil est déjà haut dans le ciel et sa chaleur me brûle les bras, on est passé en quelques minutes de vingt à trente degrés. Je retiens le silence, le léger bruit du vent et la sérénité de l’instant.

chameaux

J’espère un jour revenir, c’est ce que je dirai à Obaïd, mais je ne sais par encore quand, ni comment. J’aurai pu rester encore des heures à marcher dans les dunes ou à l’écouter parler avec amour de cette terre mystérieuse et inhospitalière qu’est le désert d’Oman. Je dois reprendre la route vers d’autres immensités, celles des montagnes du Djebel Akhdar que j’atteindrai dans la soirée…

Le désert de Wahiba en vidéo

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8 Comments

  1. voyagetourix
    9 novembre 2015 @ 12:09

    Ah Wahiba, que de jolis souvenirs lors de notre passage au Sultanat également ;o)
    En roulant dans ce désert, on se croirait presque dans un mini Paris-Dakar…

    Reply

    • Petits Voyageurs
      9 novembre 2015 @ 1:12

      J’ai vraiment eu l’impression de faire un mélange de rodéo et du luge dans une immensité de dunes ! Pour le Paris Dakar, je ne sais pas trop, je n’ai pas voyagé par là-bas. Mais c’est sûr que c’est une expérience qui laisse des souvenirs très forts !

      Reply

  2. Maria del mar
    15 novembre 2016 @ 9:40

    Ton article donne envie d’y aller découvrir cet endroit.

    Reply

  3. Elise
    25 mars 2017 @ 9:15

    Mais que c’est beau !!!
    Quelle jolie expérience 🙂

    Reply

    • Petits Voyageurs
      28 mars 2017 @ 6:38

      Effectivement un moment assez à part dans un voyage qui l’était tout autant d’ailleurs ! Je le conseille vivement ! Merci pour ce retour.

      Reply

  4. Itinera magica
    29 août 2017 @ 1:14

    Quel régal !! J’ai encore plus hâte d’y aller, superbe récit !

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  5. Léo
    10 septembre 2019 @ 1:46

    Bonjour
    Auriez vous le contact de Obaïd? Comment l’avez vous trouvé d’ailleurs?
    Merci bcp!

    Reply

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